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Bertrand Burgalat : « C’est con mais un musicien, ça s’apprend »

En 2010 il pensait arrêter la musique. Deux ans plus tard Bertrand Burgalat revient avec ce qui pourrait être son meilleur disque, Toutes Directions. Pour lui, un voyage sans retour, à 48 ans. Pour moi, un aller simple vers la Lune, en 48h. Rencontre au carrefour de la pop française, chez lui, à Tricatel. Et on y parle pêle-mêle French Touch, Karl Lagerfeld, Thénardier, Rock&Folk et Roland Moreno, l’inventeur de la carte à puce.



 

cafebabel.com : Es-tu content de l’album ?

 

Bertrand Burgalat : Oui. Je suis très content. Il ne faut pas dire ça parce que d’abord ça peut faire prétentieux et tout. Mais je suis content d’être allé au bout, d’avoir l’impression d‘avancer, de ne pas faire exactement ce que je fais d’habitude. Je suis content sur le fond et sur la forme.

 

cafebabel.com : Il constitue une étape particulière ?

 

Bertrand Burgalat : Je ne pense pas en tant que carrière, simplement je trouve que ça n’a pas de sens de faire un disque s’il n’apporte pas quelque chose de différent de ce qu’on a fait. Il y a des gens, qui ont un public : tous les ans par exemple, il y a des livres d‘Amélie Nothomb. Moi, je ne suis pas dans ce cas-là. J’ai d’autres équations en fait. Mais c’est pas mal ! Cela m’oblige à me botter le cul. Je ne peux pas avoir de certitudes.

 

cafebabel.com : Qu’est-ce qui fait vraiment la différence avec les disques précédents ?

 

Bertrand Burgalat : Je n’ai pas enregistré pareil parce que c’est le premier disque que j’ai enregistré de façon presque normale en studio. Souvent, je fais des prises dans des endroits qui ne sont pas vraiment pour ça. Je mettais des instruments dans des pièces qui ne sont pas traitées. Donc, il y a ce côté pratique. Puis après, je pense aussi que je suis plus nerveux, plus concis. J’essaie de voir. Je pense que c’est plus direct dans les textes. Finalement, je pense que c’est un peu moins abstrait.  Vu de l’intérieur hein. Peut-être que pour quelqu’un qui l’écoute ce ne sera pas pareil. En tout cas, j’ai l’impression d’avoir évolué dans ce domaine-là et de m’exprimer désormais d’une façon plus claire, plus directe.

 

cafebabel.com : Nous, en fait, on a fait le chemin inverse. Je m’explique, on ne te connaissait pas et on t’as appris par ce disque. Le premier truc que j’ai remarqué, pour traiter de la différence avec The Ssssound of Music, Portrait-Robot et Chéri BB, c’est la voix. Dans Toutes Directions, tu accordes une place beaucoup plus importante à la voix.

 

Bertrand Burgalat : Oui car j’ai beaucoup plus confiance aujourd’hui. J’ai enregistré les voix, je me suis installé dans le studio et je me suis dit « allez ok tu fais la voix d’un coup ». Après je suis un peu revenu dessus. Genre un matin je me lève et j’avais la voix super grave, je me suis dis « tiens c’est super cool, tu vas tout refaire et tu vas enregistrer un truc à la Barry White ». Donc je le fais. Et je réécoute en fin de journée. Putain, c’était épouvantable alors que j’avais passé une demi-journée à tout rechanter. En fait, je fais des prises de façon très spontanée mais c’est vrai que c’est une question de confiance, un truc psychologique. Et c’est en ça que je ne me considère pas comme un chanteur. J’essaie de chanter comme je parle, si tu veux.

 

cafebabel.com : T’as fait un travail sur la voix non ?

 Bertrand Burgalat : Non c’est à dire que je suis plutôt revenu à ce que je faisais sur The Sound of music. Avant, j’ai toujours fait des voix sur les disques des autres mais plutôt des chœurs à la Beach Boys. Mais dès que l’on en revenait à moi, je me posais des questions. Et plus je me posais des questions, plus je perdais confiance en ma voix. La seule chose qui a changé c’est ça : ne pas me poser de questions. De chanter comme je parlerais. C’est vrai aussi que j’ai commencé à enregistrer des textes au moment où, selon moi, la technique et la sensibilité coïncidait plus chez les chanteurs. Dans les années 90, soit il y avait des chanteurs à voix – qui hurlaient,  c’était ignoble – soit il y avait des gens qui chantaient avec beaucoup de sensibilité mais au détriment de la technique. Je préférais quand même ceux-là aux hurleurs. Et je pense que l’on est quand même aujourd’hui dans un période où les deux coïncident mieux. Les gens jazzifient moins. Mais il y a dix ans, c’était horrible. Les gens attaquaient toujours en jazzifiant, en foutant toujours des vagues dans leurs trucs. Donc j’étais dans cette opposition et mêmes les autres artistes du label, comme April March par exemple, je les signais parce qu’ils étaient en dehors de ça. Maintenant, je trouve qu’on trouve plus des gens qui chantent justes et bien et qui n’en font pas des caisses.

 

cafebabel.com : Et c’est ça qui t’intéresse ?

 

Bertrand Burgalat : Ouais parce que plus c’est démonstratif, plus ça se fait au détriment de l’émotion. Et je trouve que c’est beaucoup plus difficile de chanter doucement que de chanter fort. D’être juste et tout ça quand on chuchote, ce n’est pas facile. Je trouve ça techniquement plus compliqué et je n’aime pas ma voix quand je chante fort.

 

cafebabel.com : Dans ton premier album, il y a beaucoup plus de parties instrumentales et dans Toutes Directions les morceaux sont très fournis au niveau du texte …

 

Bertrand Burgalat : Pour moi, The Sssssound of music, c’était un prototype où le message était beaucoup plus abstrait. C’était important de faire ce disque mais justement une fois que c’était fait – une espèce d’essai comme ça, à la fois triste et solaire – je pouvais passer à autre chose quoi. Dès l’album suivant, je n’étais pas du tout dans le même état d’esprit et ainsi de suite. Après un disque comme Toutes Directions, je peux être sûr d’une chose : ça ne m’emballerai pas de faire la même chose. J’essaierai de trouver une autre façon de m’y prendre. Parce que c’est toujours pareil, il faut essayer de proposer quelque chose, il faut essayer d’avancer.

 

cafebabel.com : Toujours d’un point extérieur, et toujours en prenant Toutes Directions en premier, je ne trouve pas qu’au niveau musical, au niveau du fond, il y ait une énorme différence. Je ne sais pas si l’on peut parler d’un prolongement mais tu penses que ce disque marque une rupture ?

 

Bertrand Burgalat : Non pas du tout. Je pense que c’est une progression et j’essaie vraiment de m’améliorer. Je ne suis pas Karl Lagerfeld qui va dire « le XVIII siècle c’est pourri ». Je suis pas un styliste, voilà. Quand je dis ‘j’aimerais bien rebattre les cartes’ ça veut dire : ‘j’aimerais bien faire un disque où il y aurait que des graves et que des aigus.’ Mais j’ai toujours essayé de me démarquer de la mode dominante. Quand tout le monde était French Touch, je n’étais pas vraiment French Touch. Je n’ai pas non plus admiré la nouvelle chanson française. Je ne suis pas folk-rock non plus. En France, il y a une tradition dans le domaine de la variété. J’ai travaillé avec certaines personnes - Adamo par exemple - ça ne s’est pas bien passé du tout parce qu’il faisait des chansons avec des intuitions incroyables mais après il venait me voir et il me disait « ouais faudrait que tu me fasses un truc reggae ». Je l’ai appelé « Jadamo » après. Bref, tout ça parce qu’il y a une tradition dans la variété selon laquelle on obéit aux influences du moments. « Il faut disco ? Faisons du disco ». Et caetera.

 

cafebabel.com : Et on touche à quoi là ? Tu penses pas que c’est parce qu’ils ont peur d’affirmer une certaine différence à l’égard d’une industrie musicale…(il coupe)

 

Bertrand Burgalat : Je pense qu’ils ont raison d’avoir peur. Je prends l’exemple de Tricatel où on a essayé de faire gaffe à ne pas avoir deux fois la même chose, de ne pas avoir deux artistes dans la même veine. Et ben, on n’a pas du tout été compris par les magasins. Donc le fait de ne pas trop vouloir se mettre une étiquette, ça nous désavantage. Mais après sur le fond, je n’ai pas dut tout de regret. Parce que c’est pas parce qu’on aurait une étiquette que ça marcherait.

 

cafebabel.com : Pour revenir à l’album, t’as laissé tous tes textes aux bons soins de la plume de paroliers. Pourquoi ?

 

Bertrand Burgalat : Ils écrivent bien. Ils écrivent sûrement mieux que moi. Et encore mieux que moi si c’était moi écrivant pour moi (sic). Ce qui est important c’est qu’en passant par des paroliers, je me tiens beaucoup plus près de ce que je voudrais exprimer alors que si c’est moi qui écris, je sais qu’inconsciemment je vais avoir l’impression d’auto-analyser ce que je fais. Enfin, je vais avoir l’impression de me mettre à nu, ce qui n’est pas le cas. Puis j’estime qu’un disque comme ça, ce n’est pas mon disque. Je ne suis pas en train de vendre mon personnage, ma personnalité à travers un disque. Je suis en train de proposer une œuvre, une œuvre collective. Même si c’est moi qui suis sur la pochette même si c’est moi qui ai fait beaucoup de choses, je considère que mon travail est indissociable de celui des auteurs et des musiciens qui participent au disque. C’est pas « moi Bertrand Burgalat ». Et c’est une joie. Parce que déjà le fait de ne pas être un groupe, c’est déjà moins bien : la musique c’est quand même un truc collectif. En même temps, il y a un aspect assez solitaire. Et moi j’aime bien ce mélange.

 

cafebabel.com : Est-ce que tu penses que c’est plus personnel d’écrire tes textes mais de ne pas les chanter ou l’inverse ? En gros est-ce que tu sens ce disque plus intimiste que les précédents par le fait que tu as laissé l’écriture à des paroliers ?

 

Bertrand Burgalat : Ils étaient tous très intimistes mais ce qui est sûr c’est que j’ai fait des chansons pour d’autres, parfois, qui étaient extrêmement personnelles. En fait, l’idéal pour faire des trucs plus personnels, c’est d’arranger un morceau que l’on n’aime pas. Au final, ce sera le morceau avec lequel je me sentirai le plus libre parce que si je ne travaillais pas avec un autre artiste, je n’oserai pas y toucher. Et il m’est arrivé de faire des trucs qui sonnaient mieux que d’autres morceaux auxquels je tenais plus. On est plus libre, plus détaché.

 

cafebabel.com : Souvent dans tes interviews, tu dis que t’as un côté anachronique. Est-ce que tu cultives une certaine différence ?

 

Bertrand Burgalat : J’ai un défaut : aujourd’hui il ne faut pas essayer de se démarquer parce que finalement, on fait les mêmes choses que les autres. Je pense qu’il ne faut pas essayer de suivre la mode mais ne pas non plus essayer d’en prendre le contre-pied. Moi, j’ai toujours eu tendance quand il y avait une mode dominante, d’aller à l’inverse. Je pense que c’est une erreur. Je ne veux pas être singulier, je m’en fous. Etre singulier, selon moi, c’est bête et il y a un exemple que m’avait raconté Manœuvre il y a longtemps. Un jour, il accompagne sa fille à un concert de Marilyn Manson et au Zénith, il y avait 5OOO clones de Marilyn Manson parce que tous étaient persuadés chacun dans leur coin d’être les seuls à l’imiter. Donc, je crois qu’il ne faut pas chercher ça. Quand je dis anachronique c’est parce que les gens me considèrent comme quelqu’un de nostalgique. Ce qui n’est pas le cas mais il y avait un terme à l’époque – horrible et que je revendique surtout pas. On disait « il est branché-décalé ». Je pense que ça c’est une connerie. Je ne veux pas être décalé. J’admire les mecs comme Bowie qui disent aujourd’hui « tout est neuf tout est génial ». Il a une espèce de positivisme que j’admire. Moi, je ne peux pas être là. Je ne suis pas encore assez vieux pour affirmer : « putain c’est génial, j’y comprend rien mais c’est génial ! ». Je n’en suis pas là mais ça viendra, c’est sûr. Et il y a eu des mecs en France comme ça qui disaient « ah j’ai mis un remix drum&bass. C’était trop énorme ». Je considère simplement qu’en musique comme dans le reste, plus on connait ses admirations plus on peut avancer. En studio je passe énormément de temps à bannir tout exercice de style ou toute resucée du passé, j’essaie de les éviter. En même temps ces approximations là, elles m’amusent. En général, c’est quand même un style de fainéantise. Je laisse dire. Ça me fait rire. Parce que j’ai vu avec le temps, quand les gens avaient des espèces de raccourcis un peu faciles, ça les renvoie à eux. Beaucoup m’ont collé un artiste sur la tronche, parce que ma musique leur rappelait ce que je faisais. Des artistes que je connaissais mais que je n’avais pas écoutés depuis 20ans. J’ai eu Gainsbourg, Burt Bacharach, les compils d’easy-listening. Parce que c’était eux, parce que c’est ce qu’ils écoutaient. Chaque fois, je trouve ça intéressant parce qu’ils m’apprennent. Mais beaucoup plus sur l’interlocuteur que sur moi.

 

cafebabel.com : Tu as dit un truc intéressant dans ton petit film de promo, tu as dis que ton album tu l’avais écrit il y a très longtemps. Et je me demande si l’album n’est pas fait des petites sommes de choses que tu n’aurais pas faites avant.

 

Bertrand Burgalat : Il y a des strates. Sur un disque comme ça il y a des choses qui trainent qui je n’arrive pas à résoudre. Il y a des équations insolubles. Il y a des morceaux comme « Berceuse » qui a 22 ans. Parce que je n’arrivais pas à retrouver la musique qui allait dessus. J’ai dû sortir une disquette de mon Atari pour retrouver le truc. Il y a des choses comme ça qui trainent. Et c’est l’inverse des fonds de tiroirs parce que sont des trucs super importants mais que je n’arrive pas à bien résoudre. Puis, il y a des choses qui se font à tel moment. La plupart des morceaux ont été fat juste après mon troisième album puis « Voyage sans retour » est un texte qu’Elisabeth Barillé a dû écrire peu de temps après. Et je me suis dit « quand j’en aurais 14 ou 15 comme ça » je ferai un album.

 

cafebabel.com : On te considère aussi beaucoup comme « un esthète de la pop »  avec une musique très recherchée, architecturale, ficelée presque ésotérique. Est-ce que tu te considères comme un travailleur besogneux ?

 

Bertrand Burgalat : Oui et non. Je ne suis pas un pinailleur dans le sens où je fais les choses très spontanément. J’improvise beaucoup. Pour moi, le studio c’est un jeu. Je vois des gens en studio, ils font la gueule. Ils sont dans le mythe bourgeois de la souffrance. D’un autre côté, il y a des choses sur lesquelles j’essaie d’être très précis pour trouver le bon alliage, les bonnes combinaisons, la bonne couleur. Et s’il faut mettre un an pour faire un truc, je vais mettre un an. Je compose assez vite en revanche. Donc c’est un mélange de spontanéité et de rigueur. Pour le reste, la plupart des projets que j’ai faits, c’était des projets assez difficiles. C’est con mais un musicien ça s’apprend. J’ai préféré faire 10 projets un peu acrobatiques où je n’allais pas gagner beaucoup d’argent plutôt que de faire le gros truc. C’est pour cela que je suis content de ne pas être l’artiste qui fait ses douze chansons tous les deux ans. Je suis aussi obligé de travailler, de faire des choses, de faire des commandes. Parfois on peut perdre l’appétit pour la musique à cause de ça parce qu’il ne faut pas que cela devienne juste un boulot quoi. Autant on peut garder une certaine fluidité.

 

cafebabel.com : En même temps, tout le monde n’est pas dans ta position. Tout le monde n’est pas artiste et dans le même temps fondateur et directeur de label…

 

Bertrand Burgalat : Parfois c’est même décourageant de faire tout ça. On se dit pourquoi on le fait ? Et puis bon, quitte à le faire, autant faire les choses bien. Faire ce qu’on aime avec des gens que l’on apprécie. C’est quand même un luxe.

 

cafebabel.com : T’es passé par une période difficile… (Tricatel a connu une situation difficile au début des années 2000, à l’époque Bertrand aurait annoncé vouloir arrêter la musique, ndlr)

 

Bertrand Burgalat : Le disque est sorti hier. Là, je suis encore content de l’avoir fait. Deux, c’est le disque sûrement le mieux accueilli par la critique. Donc c’est déjà une victoire. Après, je veux voir le résultat dans trois mois. Si on n’est pas arrivé à passer certaines strates, si je n’ai pas réussi à élargir mon public, je me dirai pas « j’aurais dû faire le disque autrement » mais simplement peut-être que je me poserai des questions. Je me dirais « est-ce qu’il faut continuer à lutter comme ça ? ». Dans ces  moments là, de promotion, juste après la sortie, alors que je ne mets pas la barre haut commercialement– remarque j’étais en dessous de mes attentes même quand je plaçais la barre bas. Ce que je veux c’est juste la capacité future à faire d’autres choses. Mais là je suis très positive attitude.

 

cafebabel.com : Quelle formation musicale tu as ?

 

Bertrand Burgalat : J’ai commencé le piano à 6ans, formation classique que j’ai abandonnée à 12 ans.  J’ai arrêté trop tôt surtout parce que c’était un période où il y avait soit la formation conservatoire classique, soit le délire autodidacte. Donc j’ai lâché classique et je me suis retrouvé avec une formation théorique trop sommaire. Si je lis un traité d’harmonie et tout ça, il y a toute une grammaire que je ne connais pas. Je connais l’orthographe de la musique mais je n’en connais pas la grammaire. C’est comme si on me disait « ne mettez jamais de cravates à pois sur des chemises rayées ! » «  Ah bon ? Je ne savais pas… » J’ai des regrets parce que du coup, ça ne me pose de problème quand j’écris mes arrangements. Mais j’aimerais lire à vue. Et je suis en aide à la musique au CNC (Centre national de la cinématographie, ndlr). Il y a des gens qui sont premiers prix de conservatoire. Des gens qui ont la compétence technique suffisante pour faire des supers trucs. Mais dans le même temps, j’ai l’impression que ce type de formation les restreint dans un enseignement qui ne leur apprend que « la manière de ». Après 12 ans, j’ai appris sur le tas. J’ai essayé de progresser. L’an dernier, j’ai été voir un compositeur classique. Il faudrait que je réapprenne tout dès le début. C’est comme si tu conduis dès 30 ans et que d’un coup, tu devais repasser le code.

 

cafebabel.com : Et dans le milieu de a musique en tant que tel. Tu es fils de préfet comme un certain Jean-Louis Aubert, j’imagine que tu n’as pas vraiment été bercé dans un cocon musical ?

 

Bertrand Burgalat : Ah ben non pas du tout. J’ai été fils de préfet mais bon je ne l’ai pas été très longtemps parce que quand mon père est mort, j’avais 20 ans. Et donc je n’ai plus jamais eu de liens avec les gens que connaissait mon père. Je me suis retrouvé seul. Puis même quand il était en vie, il était ami avec Tino Rossi. Je regrette parce qu’à l’époque je me souviens : voir Tino Rossi, c’était voir le diable, l’incarnation du mal absolu. Je refusais absolument. Maintenant je me dis « quelle connerie ! » J’aurais adoré voir sa baraque.

 

cafebabel.com : Et t’as grandi où ?

 

Bertrand Burgalat : Un peu partout parce qu’un préfet ça bouge tous les deux-trois ans. J’ai été en Corse, dans les Landes, dans le Morbihan, à Colmar, en Seine Saint Denis, en Bourgogne. J’ai même vécu à Londres, tout seule à 14 ans. Mon père était en poste à Ajaccio et le climat politique était un peu compliqué. Puis on m’a dit « ah t’as un bon niveau d’anglais, tu pourrais au lycée français ». J’étais près d’Heathrow chez des Thénardier, je me caillais. Et ils me filaient des tricots de corps. Bref, c’était en 77-78.

 

cafebabel.com : Et ton style alors ?

 

Bertrand Burgalat : Je m’habille comme je détestais la mode des gens qui s’habillaient comme ça à l’époque. Mais quelque part on en revient à l’album. Bon mon père est mort quand j’avais 20 ans puis plus j’ai progressé, plus j’ai vécu des choses bien et plus je ressentais le besoin de partager ces choses avec mes parents. J’ai perdu mon père, ma mère, ma sœur. Et je pense qu’inconsciemment la façon de me saper doit venir de là. Avec le temps je me suis aussi rendu compte combien mes parents m’avaient adoré. Donc peut être que je fais une sorte de transfert en me sapant comme ça.

 

cafebabel.com : Tu sais que mon père aime bien Burgalat ?

 

Bertrand Burgalat : (Il se poile). C’est marrant parce que normalement le truc typique avec les vedettes vieillissantes, c’est genre « ma grand mère te kiffe ». Non c’est la première fois que quelqu’un que je rencontre me dis ça, je trouve ça génial.

 

cafebabel.com : Je dis ça parce qu’à la maison, dans les chiottes, il y a Rock&Folk et que c’est quand même un canard qui t’a vachement soutenu ?

 

Bertrand Burgalat : J’ai une gratitude énorme pour Rock&Folk parce que je trouve que Philippe Manœuvre a toujours eu un côté ado éternel dans tout ce que ça a de touchant. C’est un mec qui a des enthousiasmes assez rafraichissants car il se fout complètement de savoir ce que l’on va en penser. Donc pendant des années il s’est battu à Rock&Folk  pour des groupes improbables ; genre Mötley Crüe. Putain, Mötley Crüe. Et moi, j’étais le cœur de cible qu’il allait normalement dézingué. Des mecs comme ça - rockeurs purs et durs - ils vont nous dézinguer. Et c’est tous les anciens rockeurs  - Marc Zermati, Alain Dister – qui ont été d’une bienveillance assez géniale. J’ai donc une gratitude éternelle envers Manœuvre. Pour le dernier numéro, il m’a appelé pour le shooting et Philippe est venu en taxi. Et je me suis dit « putain le mec il est venu, alors qu’il est rédacteur-en-chef, qu’est-ce qui se fait chier ». Tout ça pour dire que je trouve que faire des interviews c’est un privilège. Parler avec des gens qui ont écouté ce que tu fais etc…Et quand je vois des gens qui se plaignent pour faire des interviews ben je leur dis « allez en enfer bande de cons ». C’est quand même une chance. En plus pour moi, il n’y a pas de hiérarchie là-dessus. La taille des journaux, pour moi, n’a aucune importance. Je ne consens pas à donner une interview. Pour moi, c’est une chance. Puis aujourd’hui, il y a beaucoup d’indifférence dans la musique c’est normal.

 

cafebabel.com : On est à la bourre mais explique-moi un peu ce label qu’est Tricatel.

 

Bertrand Burgalat : Je n’avais pas du tout l’idée d’en faire un label. J’ai sorti un premier disque, comme ça.

 

cafebabel.com : Enfin t’as vu L’aile ou la Cuisse quand même avant…(Tricatel est un personnage du film, nldr)

 

Bertrand Burgalat : À l’époque au milieu des années 90, il y avait plein de rediffusions. Ça me rappelle Roland Moreno, l’inventeur de la carte à puce qui avait aussi inventé une machine à faire des néologismes. C’est un mec à interviewer, génial. La carte à puce, t’imagine ?? Et à l’époque, beaucoup de noms apparaissaient comme ça : Alcatel, Cegetel. Bref, je ne voulais pas en faire un label, on avançait à vue. On se disait tiens on va sortir ce disque, on y va. Puis après c’était un rêve comme ça, de fonder une petite écurie.

 

cafebabel.com : C’était aussi un coup de gueule contre les majors…

 

Bertrand Burgalat : Ouais aussi mais avec le temps je suis devenu beaucoup plus pro-majors. (Ah bon ???) Oui, parce que je pense que nous sommes dans un monde où il faut des artisans comme nous mais aussi des gros. On a beaucoup plus souffert avec des gros indépendants dans la pratique qui nous considéraient assez mal et qui jouaient sur le côté très vertueux mais qui se conduisaient très mal. Le moment où l’industrie musicale a foutu le marketing dans la musique avec la pub et tout, évidemment, je voyais le diable. Aujourd’hui, Universal par exemple c’est un peu le LVMH du disque c’est à dire que c’est des gens qui ont fait du marketing mais en même temps, si l’on regarde bien sur la longueur, ce sont des personnes qui ont viré le moins de gens, qui ont fait le moins de plans sociaux. Dans l’absolu, ce ne sont pas ceux qui se sont conduits le plus mal. Je ne dis pas que tout ça a été fait avec beaucoup de goût et beaucoup de discernement mais je respecte. Pour des gens comme nous, ils ne nous font aucun mal. Quand Universal rachète EMI, que des gens qui se revendiquent comme « indépendants » déposent plainte devant Bruxelles, ben je trouve ça scandaleux. Parce qu’en fait, ce qu’ils veulent ce n’est pas du tout empêcher l’achat d’EMI. Ils veulent que Bruxelles oblige Universal à le vendre, à des prix défiants toute concurrence des parts du catalogue d’EMI. Donc ils attendent qu’on leur donne Virgin Classic et tout ça. On instrumentalise Bruxelles pour utiliser des fonds de catalogues et c’est assez dégueulasse. En tout cas, je ne suis plus dans cet affrontement de la même manière que je ne suis plus dans l’affrontement avec les magasins. Avant lorsque l’on était en marge, la Fnac et les megastore faisaient la loi c’est à dire que s’ils nous soutenaient pas, on était mort. Quelqu’un qui faisait des trucs grand-public, ils pouvait toujours aller voire Leclerc ou Auchan. Mais nous, on était trop en marge et on était vraiment confrontés à de lourds problèmes. Et aujourd’hui, s’attaquer à la Fnac, c’est tirer sur une ambulance. Les mecs en bavent. Le disque à la Fnac, c’est foutu.

 

cafebabel.com : Et comment ça va Tricatel maintenant ?

 

Bertrand Burgalat : Ben on tiens parce que je considère que c’est une entreprise qui est à mi-chemin entre la fondation et le truc associatif.

 

cafebabel.com : Dernière question et je t’avais dit que tu ne pouvais pas y échapper. Pourquoi t’as appelé ton album Toutes Directions ?

 

Bertrand Burgalat : J’avais lu un bouquin d’Eric Neuhoff où il parlait de plusieurs personnages comme l’écrivain Dominique De Roux qui prenait tous les temps les panneaux « Toutes Directions. » Et c’est un bon parrainage pour disque comme ça. C’est l’idée de se dire je vais essayer de sortir de mon petit labyrinthe, d’essayer de pas tourner en rond en quoi.

 

Interview réalisée par Matthieu Amaré et Marine Leduc, le 17 mars 2012, à Tricatel avec un café Nespresso et un verre d’eau du robinet.

Photos : © courtoisie d'Ivox Music

« StoryLab », incarnation de l’édition du futur ?

Par Grégory Philippe

Fin 2011, la mairie de Paris inaugurait, au cœur du quartier historique des éditeurs, le Labo de l’édition. L’objectif de cet incubateur d’entreprises ? Héberger et donner les moyens aux startups de l’édition numérique de se développer pour devenir peut-être, demain, les grands acteurs d’un marché qui pourrait peser, à l’échelle mondiale, 5,4 milliards d’euros en 2015. Portrait de l’une de ces entreprises, StoryLab, qui se présente comme le premier éditeur français entièrement numérique.

Quatre  passionnés de littérature travaillent au sein d’un grand groupe média. Or, en cette fin des années 2000, l’édition numérique commence à émerger. Les géants de l’Internet, tel Amazon, commencent à distribuer leurs premiers livres électroniques et autres liseuses. A l’étranger apparaissent même des concepts novateurs : au Japon, certains mangas sont désormais distribués épisode après épisode sur Smartphone. Inspirés par l’air de temps, les quatre collègues aux profils complémentaires – un marketeur, un éditeur, un ingénieur et un juriste – fondent StoryLab.

Lire cul-sec

L’objectif ? Devenir le premier éditeur entièrement numérique. Pour ce faire, StoryLab s’appuient sur deux concepts innovants : proposer des livres compatibles avec toutes les plates-formes mobiles et proposer des œuvres au format court. Outre-Atlantique, ces publications d’ouvrages courts entièrement numériques ont fait leurs preuves. Dès début 2010, StoryLab lance ses premières applications pour Smartphones.

Reste ensuite à susciter la création d’œuvres originales. Dans un premier temps, StoryLab expérimente plusieurs genres, tellela science-fiction ou la romance,  « jusqu’à ce que l’on constate que c’était la littérature urbaine – aux codes proches des séries télé – qui suscitait le plus d’intérêt », souligne Nicolas Francannet, l’un des cofondateurs. Dans cette veine, StoryLab lance sa collection One Shot, avec ses livres à moins d’un euro se lisant en moins d’une heure. Cul-sec.

Aujourd’hui, StoryLab compte 80 titres et 50 auteurs. Mais qui sont ces auteurs qui relèvent le pari d’œuvres totalement dématérialisées ? Ce sont pour la plupart des auteurs confirmés avec qui StoryLab a choisi d’entretenir un rapport traditionnel. Ainsi trois employés se consacrent-ils à temps plein à l’édition des œuvres. Nicolas Francannet voit dans cette importance accordée à l’accompagnement éditorial la preuve que l’édition numérique n’est pas cette « sous-édition » à laquelle l’assimilent ses pourfendeurs.

StoryLab lâche les Frain, Chesnel et Dudek

Storylab  doit cependant se démarquer des maisons traditionnelles sur un point : familiariser les auteurs avec les codes d'écriture du « format court », des codes plus proches de ceux du scénario que de ceux du roman. Nicolas Francannet note d’ailleurs que « les auteurs qui ont le plus succès sont souvent  scénaristes de formation. » Pour d’autres, c’est l’occasion de s’essayer à une nouvelle écriture. L'exemple d'Irène Frain est éloquent : cette grande romancière, rompue à l’écriture de romans fleuves, a dit « adorer » écrire et publier chez Storylab.

L’apparition de ces nouveaux acteurs dans le paysage français de l’édition profite également aux néophytes de l’écriture bien que le cofondateur de Storylab précise que la sélection est rigoureuse et que peu de manuscrits reçus sont publiés. StoryLab n’en sait pas moins accompagner les jeunes auteurs talentueux. Le parcours de Fanny Chesnel et Arnaud Dudek: ces deux écrivains, publiés chez Storylab, se sont vus tous deux nominés pour de prestigieux Prix (lauréate du prix Exbrayat 2011 pour la première, prix Goncourt du premier roman pour le second).

Irène Frain

Réhabiliter le « temps long »

StoryLab ambitionne désormais de diversifier son offre en s’essayant à la non-fiction. Avant l’été, l’éditeur publiera ses premiers essais et reportages, des œuvres qui conjugueront approches journalistique et littéraire. Ce faisant, elles s’inscriront dans cette nouvelle tendance qui consiste, dans le journalisme, à réhabiliter le « temps long », à l’instar de ce qu’a entrepris, sur le papier, le périodique XXI. Comme pour les œuvres de fiction, la possibilité d’écrire des articles différents de ceux que propose la presse ordinaire reviendra, dans un premier temps, à des journalistes confirmés.

Mais le secteur de l’édition n’implique pas que des éditeurs et des clients, il y a aussi des distributeurs. Or ces derniers sont principalement Amazon, Apple et bientôt Google et les ambitions de ces mastodontes de l’Internet inquiètent. Le rapport houleux entre Amazon et Hachette Livres, éditeur traditionnel, l’illustre. Toutefois, ajoute Nicolas Francannet, « s’il est normal que les rapports entre ces géants et les vieux éditeurs soient tendus, nous, éditeurs numériques, sommes nés avec ces géants et avons appris à grandir à leurs côtés. » Pour l’heure, ces distributeurs n’ont, du reste, pas encore appris les ficelles du métier d’éditeur, tout au plus permettent-ils à qui veut de s’autoéditer à ses frais.

Autre défi, éditeurs et distributeurs devront penser un modèle tarifaire conciliant au mieux leurs intérêts et ceux des auteurs et lecteurs. StoryLab a, pour sa part, déjà fait le choix de rémunérer généreusement ses auteurs : « deux fois plus que chez les éditeurs traditionnels », affirme Nicolas Francannet, afin de compenser le risque pris à publier sur des supports suscitant aujourd’hui moins d’engouement que le livre papier. Le livre numérique n'en offre pas moins des avantages certains pour les auteurs, même en dépit de petits volumes : la gestion de stocks immatériels augmente ainsi considérablement les cycles de vie des œuvres.

Quant au lecteur, s’il se voit aujourd’hui principalement proposé des achats de livres à l’unité, d’autres types d’offre pourraient, à terme, émerger, tels des systèmes d’abonnement similaires à ceux qu’offrent les distributeurs de musique en ligne. Ainsi Storylab propose-t-il, depuis 2011, aux clients d’un opérateur téléphonique de télécharger trois livres moyennant quatre euros par mois. De plus en plus d’éditeurs s’intéressent également à un modèle financé en totalité ou en partie par la publicité.

L’enthousiasme suscité par l’édition numérique semble donc surpasser les craintes liées aux écueils et aux incertitudes.Entre 2010 et 2011, les ventes de livres numériques ont progressé de 50 %. Sans surprise, les éditeurs traditionnels portent donc un intérêt croissant à cette activité. Preuve en est, StoryLab vient de publier, en partenariat avec l’un d’eux, la version numérique d’une méthode de langue ( une méthode langue ?) et il collabore avec un autre grand éditeur pour publier simultanément les versions papier et multimédia du nouveau livre d’un écrivain renommé, une première en France.

Parce qu’il n’a pas échappé à certains investisseurs que l’édition numérique sera l’un des relais de croissance de ces prochaines années, Storylab devrait voir ses moyens financiers augmenter en 2012. Ce sera l’opportunité d’étoffer son offre sur les plans éditorial et technologique. Le développement de l’offre s’impose, du reste, comme une nécessité selon Nicolas Francannet : « en 2011, les cartes du secteur ont déjà commencé à être rabattues. Les acteurs apparaissent et disparaissent. Quant aux distributeurs, ils affirment leurs positions, notamment pour contrer les nouveaux-venus : en 2012, Google deviendra distributeur d’ebooks, tout comme Fnac et Barnes & Noble. C'est aujourd'hui que doivent être développés les catalogues et marquées les positions vis-à-vis des concurrents ». Les grands gagnants de ces batailles pourront être des auteurs et des lecteurs qui accéderont plus facilement qu’aujourd’hui à un marché du livre qui, par là-même, gagnera en vitalité.

Photos :  courtoisie de la page Facebook officielle de StoryLab

Exceptionnel ! Présidentielle : suivez les résultats des élections en direct !

C'est quoi ce post là ? On s'était juré pourtant de ne rien faire sur les élections présidentielles françaises qui nous cassent les urnes et ne pipent mot de nos candidats à nous : Balthazar, Veronica Falls, The Experimental Tropic Blues Band, Tanlines, Django Django, C2C ou Onra. Mais bon, on est censé quand même, tout Paris qu'on est, représenter la France au sein du macrocosme babélien. Tout ça tout ça. Puis bon, il faut ajouter aussi que suivre les résultats du premier tour de l'élection présidentielle française en direct sur cafebabel.com, ça frisait le nationalisme.

Mais surtout, ce qui nous a piqué, c'est ce fameux débat sur le fait de pouvoir publier ou pas le résultat des élections avant 20h. On ne va pas péter dans le lard mais cette question symbolise tout de même à elle seule un grand tournant dans le monde médiatique. Celui du monopole de l'information... Bon écoute, tu sais quoi ? On ne va pas épiloguer : il y a une infographie ci-dessous, fournie par France Télévisions, qui te permet de suivre les résultats en direct. Point barre.


Le jour où il m’a définitivement laissée tomber, c’était au concert de Zebda

Par Marine Leduc

Le groupe emblématique des années 1990 était en concert à Paris pour présenter son nouvel album sorti en 2012 : Second tour. A trois jours des présidentielles, les membres de Zebda sont toujours aussi engagés, ont toujours la patate (au beur). Et une chemise ne s’en remet toujours pas.

 

Paris, 1998. Je m’en souviens encore. Le bruit des klaxons. L’odeur des déodorants et de la sueur qui s’écoule le long de mes coutures. La foule en liesse qui célèbre la victoire de la France « Black Blanc Bleur ». C’était la bonne époque. Le soleil transperçait mes fibres entrelacées et chaque soirée était ponctuée d’un « Tomber la chemise » qui me valait un crash mémorable sur le sol. C’est d’ailleurs à cause de ça que j’ai été rangée dans le placard, immaculée de tâches de vin coriaces qui se trouvaient malencontreusement sur le carrelage.

Quatorze ans plus tard, le 3 avril 2012, le groupe toulousain qui chantait cette maudite chanson ressurgissait pour un concert dans la capitale. Nostalgique, il m’a ressortie à cette occasion. Parfum aspergé délicatement au dessus du col : Yves Saint-Laurent XXL. Le temps a eu raison de mes couleurs chatoyantes qui faisaient pourtant fureur à l’époque du Prince de Bel Air. Je ne suis plus qu’un bout de tissu pâlichon et moucheté de détachant.



Zebda - Le Dimanche autour de L'église

Le concert commence. Une dizaine de musiciens arrive sur scène et les têtes déplumées des deux frères Mustapha et Hakim apparaissent au-dessus des boîtes crâniennes qui obstruent ma vue. L’Olympia est plein à craquer. J’agonise entre une veste en cuir et un t-shirt d’une marque qui m’est inconnue.

La nostalgie atteint autant de personnes ? Pour moi, Zebda c’était une bande de petits rigolos qui s’amusaient à chanter des chansons joyeuses avec un accent du sud-ouest qui rappelle le cassoulet et le jambon de Bayonne. Au final, ils ne sont pas si drôles que ça. « Nous sommes réellement choqués par la tuerie de Toulouse » s’exclame le chanteur Magyd Cherfi. Ça commence bien. La France a bien changé depuis tout ce temps. Ou pas.

 « Zebda nous revoilà ! »

Cela repart et c’est le même combat. Entre chaque chanson, Magyd, Mustapha et Hakim nous rappellent qu’ils ne sont pas que des petits amuseurs de salle : « Nous étions devant la télévision. On attendait. On attendait une phrase qui puisse nous mettre du baume au cœur. Et là il sort : "La France, tu l’aimes ou tu la quittes". Merde. Et puis on s’est posé la question : mais il parle à qui là ? Aux Picards ou aux Lorrains ? »

Puis s’enchainent riffs de guitares, sauts de part et d’autre de la scène. Le batteur espagnol et le guitariste breton s’accordent avec les rythmes assénés à coups de derbouka. « Oulalalaradime wallah ». Le public autour de moi est électrique, se dandine et sautille sur la musique orientalo-reggae-franco-punk. Les cris et les youyous fusent de toute part. La flamme « Black, blanc, beur » semble bel et bien se raviver le temps d’un concert.

Le moment tant attendu, et que je crains le plus, arrive enfin. « Tous les enfants de ma cité et même d’ailleurs… » Les cris jaillissent, le public est en furie. Hakim saute sur les spectateurs, s’agrippe aux mains suintantes et nage dans la foule avant de se mettre debout sur le monticule de bras. « Tomber la tomber...tomber la chemise. » Il escalade le balcon de l’Olympia avant de replonger quelques minutes plus tard dans le public. Les chemises s’envolent.

J’observe la scène du haut de son bras levé, qui tourne et tourne. Sans s’arrêter. « Tomber la, tomber… » Puis plus rien. Le flou complet. 

Je me réveille un peu plus tard, sur la scène. Je les vois tous le poing gauche levé. Les musiciens, le public, le fils d’un des chanteurs pas plus haut que la batterie. Tous. « Le Chant de Partisans » à la sauce Zebda agite l’Olympia. Et c’est sur cette phrase un peu obscure de Hakim que le concert prend fin : « Nous serons toujours contre le fascisme et l’intégrisme. L’identité c’est un mouvement, et le mouvement c’est Nous ! » Le trompettiste me récupère et se sert de moi pour essuyer la sueur de son front avant de me poser sur le synthé. Et de m'oublier.



Zebda - Tomber la chemise

Photos : Une © courtoisie du site officiel de Zebda ; Texte (cc) Jean-Baptiste Bellet/flickr ; Vidéos : Le dimanche autour de L'église UniversalMusicFrance/YouTube, Tomber la chemise (cc) ZebdaVEVO/YouTube

 

Kill Your Pop : le son monté en mayonnaise

Par Elvire Camus et Arnaud Aubry

La France n’est pas vraiment connue pour sa décentralisation culturelle. C’est en tout cas ce que croient nombre de Parisiens, qui s’attendent à ne trouver au-delà du périphérique que désert musical et salles de concert vides. A Dijon, le festival Kill Your Pop pourtant menacé d’extinction l’année dernière, a présenté fièrement et à coup d’affiches d’un mètre sur deux, sa neuvième édition du 10 au 15 avril dernier. Avec sa programmation pointue et éclectique, son atmosphère familiale et son je ne sais quoi bourguignon, ce modeste festival a prouvé qu’il est encore loin du désert redouté.

 

Des DJ comme Ivan Smagghe et Holy Strays, des artistes cultes comme Jad Fair(la moitié de Half Japanese et qui est actuellement en tournée avec Daniel Johnston), mais aussi de la musique « drone » américaine, ou de la pop du coin…Au programme de l’édition 2012, difficile de trouver a priori de l’harmonie dans ce dédale de groupes et de styles disparates. « La cohérence c’est les coups de cœur, on ne programme que ce que l’on aime », glisse Chantal Masson, présidente de Sabotage, l’association à l’origine du festival.

 

Au départ, Sabotage est une association locale fondée par Boris Ternovsky. Une petite structure qui cherche à faire découvrir de petits groupes indépendants et organiser des concerts sur le campus de la fac. Aujourd’hui, l’organisation a pris de l’ampleur et ses événements ponctuent la vie culturelle de la capitale des Ducs de Bourgogne. Hormis Chantal Masson, mère-poule du festival – elle accueille les artistes le temps de leur séjour dans le petit studio en bas de son appartement du centre-ville – et Boris Ternovsky, Sabotage compte un nombre impressionnant de bénévoles recrutés en majorité à l’université de Bourgogne où Chantal est secrétaire en charge du service préprofessionnalisation.

Jad Fair et sa guitare en carton.

Bacon et bière belge

 

A peine débarqués, une bonne surprise : une grande partie des concerts (28 performances en tout) est gratuite. Et la majorité des autres sont à 5 euros. Première chose, Kill Your Pop propose de la musique quasi-gratos. Deuxièmement, le festival a réussi à transformer une contrainte en avantage : la diversité des salles. En plus de La Vapeur, sorte de Zénith de la ville qui compte un millier de places et la Péniche Cancale, Kill Your Pop mobilise également d’autres endroits plus insolites. Parmi eux, le sublime Hôtel de Vogüé, un hôtel particulier classé au patrimoine des monuments historiques, avec ses plafonds magnifiques, sa majestueuse cheminée en pierres, ses immenses portes en bois et sa toiture à la bourguignonne. On peut imaginer pire décor pour aller écouter (gratuitement !) un concert de musique ambiante avec clavier, violons et violoncelle et guitare, ou un live de hip-hop britannique. L’autre lieu qui vaut le détour est le Consortium, un gigantesque bâtiment d’un blanc immaculé, un temple dédié à l’art contemporain à 3 minutes du centre-ville dans lequel on a pu voir des concerts, en mangeant de délicieux sandwichs BLTC (Bacon, Lettuce, Tomato & Cheese) préparés par des hipsters et en buvant de la bière belge.


Au-delà de l’aspect esthétique, l’idée d’investir ce genre de lieux originaux permet au public du festival de se renouveler. Ayant été nous-mêmes spectateurs, voire participants des concerts Sabotage il y a quelques années, il est indéniable que la programmation dans des salles alternatives a permis l’apparition de nouvelles têtes dans le public. Et donc de faire découvrir le festival au-delà du cercle des potes plus ou moins éloignés, le public de base de ce genre de petit événement.

Pan pan pan, Clara Clara et les autres


Musicalement, Kill Your Pop réussit à mêler avec efficacité des groupes locaux, nationaux et internationaux. Comme l’objet de cette chronique n’est pas de faire une revue détaillée de chaque concert, c’est nos chouchous que nous allons évoquer... Premier artiste du festival, Ghostpoet a été excellent. A l’Hôtel de Vogüé, le Londonien a offert une heure de hip-hop downtempo « live » c’est à dire accompagné par de vrais musiciens, en l’occurrence un guitariste et un batteur. Le public qui remuait timidement la tête a été conquis, mais ne s’est pas montré assez enthousiaste au goût du chanteur. « Je n’ai pas l’habitude de jouer en journée », s’est-il excusé auprès des spectateurs encore trop sobres et certainement perturbés par les dernières lueurs du jour. C’est ensuite God ! Only Noise qui a retenu notre attention, un groupe de pop indé mi-dijonnais mi-lyonnais qui malgré un set coupé en deux par des problèmes de chargeurs de claviers a fait l’unanimité auprès du public. Un autre groupe de cette même soirée, les Witch Lorraine, feront également une grande sensation avec leurs synthés modifiés, leur cold wave rappelant souvent John Maus, et surtout leur excentricité, passant d’une imitation potache des Beastie Boys à des cris gutturaux avant de reprendre la clarinette… La soirée du jeudi soir à la Péniche Cancale a rassemblé la fine fleur de la pop indépendante de Lyon : Alligator, duo féminin qui sonne comme les premiers Slits, et Clara Clara, une des têtes d’affiche du festival qui a, comme à son habitude, fait trembler les murs et fait danser jusqu’à l’extase le public dijonnais. Mais c’est le dernier groupe de la soirée, Pan Pan Pan, qui marquera les esprits par sa prestation littéralement envoutante : au-delà de la musique c’est presque de l’hypnose, du vaudou, le batteur – une véritable machine de guerre – a contribué à ce que les spectateurs se donnent jusqu’à l’épuisement. Le festival durera six jours avec concerts en appartement et DJ sets en plus des performances plus classiques.

 

Il reste une dernière question : y aura-t-il un Kill Your Pop numéro 10 ? « Il le faut » répond sans hésiter Chantal Masson entre deux concerts. Une réaction bien différente à celle de l’année précédente, quand la présidente parlait du « dernier Kill Your Pop »…

Photos © Chantal Masson sauf la photo de Chantal et Boris © Vincent Arbelet



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Balthazar ou coïncidence ?

On se demande souvent sur quoi tient la différence entre la dégaine et l’allure. La couture de la veste, la couleur des chaussettes ou l’ourlet du pantalon ? Détails, vétilles ou obsession ? Non, Balthazar.

 

4 micros et 2 cymbales. 1 synthé et  2 violons. 3 guitares et 3 pédales. 4 garçons et 1 nana. Les cordes du violon frottent l’atmosphère de La Maroquinerie d’une antienne languissante. La fumée s’éparpille et se caille par l’intermittence du stroboscope. Le temps est suspendu. L’instant, domestiqué. Le reste est annihilé. Complètement. Puis s’épanche dans des monochromes de bleu.

 

Le son se diffuse lentement. En réalité, il s’incruste, gagne les sens, produit une tension. Et active des zones reculées. Aussi, on se souvient. On essaie, en fait, de se souvenir de la dernière fois. Les requins couleur essence, Brad Pitt dans Snatch, la boîte des Golden Grahams, le lait dans des bouteilles en verre, le numéro 7 et Eric Cantona. Puis, la musique s’arrête. La pression retombe. « Bonjour, Bonsoir. ». Et boum. Seconde commotion. George Weah, Vega de Street Fighter, le pressoir à orange, la boite à cigarette de Papi et le drapeau du Brésil.



Balthazar - "Hunger At the Door"

 

Le calme s’est installé. La mesure l’emporte chez la majorité du public qui, quand le groupe bat la cadence, s’obstine à hocher la tête, les mains dans les poches. Subjugué par la justesse d’un jeu sûrement répété, naturellement maitrisé. Deux voix et des chœurs, c’est décidément trop pour pouvoir taper dans les mains. Le batteur se recroqueville sur sa batterie dont il frappe les tambours à la manière d’un croque-mitaine. Derrière, la projection de son étrangeté produit sur la colonne de brique une valse effrénée d’ombres chinoises. La lumière se charge de laisser choir la brève minute de beau-bizarre.

 

Plus avant, la scène se déroule proprement. Chemise cintrée, polo noir, cheveux blonds, jeans taille basse et bracelets au poignet. Les transitions sont impeccables. La syntonie dans la chute de certains morceaux laisse soudainement place à une symétrie absolue. Quand l’une des voix joue bas - la sangle relâchée jusqu’au bassin et accomplit ses solos plié en deux - l’autre tient sa guitare au niveau du cou et gratte la rythmique - impassible - la caisse de résonance disposée sur le pectoral. Les réminiscences précitées se diluent désormais dans le spectacle qui est donné à voir. L’intellect est pleinement comprimé dans le présent. La comparaison cède la place à l’expression d’une représentation qui s’apprécie comme une entité à part entière. La partie fait abstraction du tout. Le concert devient total.

 

Le reste ? Le reste est passé si vite.

 

Enfin, les souvenirs reviennent. L’esprit s’évade dans une énième série d’équivalents – Roger Federer, un loft new-yorkais, une reprise de volée de David Trezeguet. Et puis s’en va. Il reviendra, souvent. Parce que ce qui vient de se produire était rare, précieux, unique. Tout le moins, l’espace d’une heure, c’était TOUT.



Balthazar performe "The Boatman" à La Maroquinerie



Balthazar est un groupe belge dont le premier album s'intitule Applause

Photos : Une © courtoisie du myspace du groupe, Texte : © Matthieu Amaré ; Vidéos : Hunger at the door (cc) Balthazarband/YouTube ; Concert (cc) cafebabel/YouTube

 


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Veronica Falls : le poireau plie mais ne rompt pas

Le trio gallois a régalé un fier public lors d’un concert organisé jeudi dernier à la Flèche d’Or. Mais, après avoir produit l’un des meilleurs albums de 2011 (Veronica Falls), il devait surtout en finir avec un lourd passé mi-figue mi- poireau.

 

Ce soir, ce n’est pas le tout premier match de la saison. Pourtant, Ryan enlève encore une fois son pantalon. 76 212 personnes gueulent à l’unisson. Ryan affûte tranquillement ses crampons. On appelle ça des « grands moments ». Ces heures qui comptent sont généralement marquées par le sceau de l’exception. On dit souvent d’ailleurs que « c’est exceptionnel ». Ces heures, en revanche, ne sont pas toujours des instants « de rareté ». Effectivement, si nous poussons la rhétorique à son bout, nous dirons qu’une chose peut tout à fait être exceptionnelle dans une période courante, habituelle. Familière. Le fait que Ryan enfile des chaussettes rouges estampillées du même écusson pour la 899ème fois n’a rien de rare. C’est quasi-quotidien. Pour autant, ces gestes, pris dans un contexte, dans un « moment », sont exceptionnels. Depuis 21 ans, Ryan exhibe sa classe sur le gazon du théâtre des rêves. Il a 38 ans. Il a signé, le 10 février 2012, une prolongation de contrat d’un an pour continuer à jouer sous les couleurs de Manchester United. C’est émouvant.

Oui, un poireau

 

En utilisant les mêmes présupposés normatifs, mais en orientant d’une toute autre manière notre point de vue, nous pouvons affirmer, ici, qu’un homme comme Ryan Giggs est à la fois « rare » et « exceptionnel ». Une personne rare d’exception, donc. Pourquoi ? Car Giggs, tout comme George Best – dont on rappelle qu’il donnera à l’Oxford English Dictionary l’agrément pour utiliser son nom au sein du lexique anglo-saxon (désormais, en anglais, « Best » veut dire « le meilleur ») – n’est pas anglais. Pis, il est Gallois. Englués dans le fatras d’un monde qui se demande encore comment consommer le concept d’égalité des chances, nous dirons à la volée que dans le milieu sportif tout court, être né dans le pays du dragon rouge, c’est détenir un petit capital. Un pécule, même. Pourquoi ? Parce que le 1er mars. Au Pays de Galles, le 1er mars, c’est la Saint-David (du nom de l’évangélisateur du pays). Et la Saint-David, c’est un peu le seul moment de fête, ou disons de « communion provinciale », vraiment galloise - c’est à dire affranchie de la férule du perfide voisin anglais. Pourtant, le jour n’est même pas férié. Et comme un symbole, il est de tradition de porter un poireau en l’honneur du Saint-Patron. Oui, un poireau.

 

Alors, nous pourrions dire, quoi de mieux qu’un poireau comme symbole d’un pays ? Nous pourrions tout à fait comprendre qu’un peuple puisse être fier, digne voire altier, un poireau à la main. Nous pourrions même imaginer, du temps de la lutte entre Saxons et Celtes, un brave guerrier gallois dévalant crânement la plaine pour battre le fer, un poireau entre les dents. Mais non, en fait. On ne peut pas. Au delà du symbole, notre capacité à penser les Gallois comme un preux-peuple s’affadit à mesure que nous revient l’image des grands hommes actuels : le baron Elis-Thomas (président de l’Assemblée nationale) et le Prince de Galles (Charles Windsor). Voilà.



Veronica Falls - Bad Feeling.

Gallois, de bon aloi

 

Mais – honni soit qui mal y pense – nul besoin de poireaux pour transmettre, depuis peu, au monde des biens-nés, une belle ogive d’amour-propre. Dans le domaine de l’ovalie – qui comme son nom l’indique, connaît des rebonds assez déroutants - le Pays de Galles, après avoir fait office de pays émergent, revêt désormais l’habit de première puissance européenne. Jeune, culottée et dépositaire de l’un des plus beaux rugby de la planète, l’une des Six-Nations a écrasé le royaume d’un coup de panache insolent. Bref, vous l’aurez compris, le pays du poireau ce n’est plus ce que c’était. Et, en bons sismologues des tendances in, nous dirons, qu’aujourd’hui, le Gallois est racé.

 

Si l’on délivrait cet article de ses digressions, nous dirions aussi que, ce que peu viennent de lire, symbolise globalement ce à quoi nous avons assisté, jeudi 5 avril dernier, à la Flèche d’Or. La prolongation d’un style affirmé, le lourd tribut d’une nation refoulée et la fougue d’une jeunesse décomplexée ont fait de Veronica Falls le parangon musical d’un Pays de Galles racé. En d’autres termes, la bande-son idoine pour faire des embardées de Giggs ou de Shane Williams un spot promotionnel pour terrain en friche. Sur scène, le groupe qui a redonné une certaine noblesse à la musique indépendante (prendre cet adjectif dans tout les sens) compte son lot d’oreilles décollées (batteur) et de ringardise vestimentaire (chemise quoi qu’étudiée du guitariste). Quand bien même nous ne l’aurions jamais donnée à Roger Glover, Andy Bell, Tom Jones ou The Stereophonics, nous n’hésiterions pas à décerner une bonne vielle plante potagère à Veronica Falls pour qu’à la fin d’un Gig(gs) enflammé, le trio déclare – le torse bombé et le poireau haut : « vive le Gallois libre ! »

 




Bonus Picture :

Photos : Une © Pavla Kopecna ; Texte : Ryan Giggs (cc) ssoosay/flickr, Poireau (cc) currentobsession/flickr Veronica Falls concert © Robert Gil 

Benjamin Schoos : poète et boxeur

Arthur calme l’ardeur du chaland d’un mouvement simultané des deux mains. S’ensuit un interminable soliloque sur les vertus de l’état d’équilibre d’un système donné au niveau macroscopique.

 

Benjamin bien dans ses schoos.

A la moiteur de l’après-midi succède la douce odeur du crépuscule. Le soleil se couche et ses rayons s’affaissent peu à peu sur les lames des stores vénitiens.  Arthur a mal au ventre. C’est le chinois qu’il vient d’avaler ou le sentiment d’inquiétude quand au déroulé de ce soir qui le pèse ? Arthur fume. Il fume en se disant qu’il n’arrêtera sûrement jamais. Ses pensées s’évaporent souvent dans les volutes de fumées qui s’échappent par le vasistas de sa fenêtre.

 

Dans l’ambiance tamisée de l’appartement, un corps frêle en sommeil est étendu juste derrière lui. C’est une femme nue dont la poitrine s’anime au rythme de ses respirations cadencées. Elle est allongée  - une de ses jambes fourrée dans les draps – lovée dans une sorte d’alcôve dessinée par le renfoncement d’un escalier. Sur l’omoplate laissée visible, un tatouage : « Marquise »

 

Hormis la pâle lueur du soleil orange, la seule lumière qui éclaire l’appartement émane du petit moniteur branché sur une chaine de catch. China Man contre China Girl. Un combat inégal. Arthur s’habille à la hâte jetant de brefs coups d’œil à l’écran. Et éteint la télé dans un léger raclement de gorge.

 

Quand il descend de chez lui, les lampadaires de la rue sont déjà allumés. La publicité digitale de l’artère principale fait scintiller son message commercial : « Je ne vois que vous ». Il pénètre dans l’obscurité d’une rue exiguë. La pénombre est épaisse et la fumée de sa cigarette se mêle à la vapeur qui se dégage des nombreuses bouches d’aérations de la ruelle. Si l’on prête l’oreille on peut entendre les notes d’un saxophone provenant d’un bar attenant. Quand Arthur réchappe de son raccourci, il est devant une place. Noir de monde.

 

Ici et « Maintenant »

 

Les gens s’agglutinent devant une affiche rouge - vive - dont  les lettres sont frappées en chinois. Seules les plus curieux pourraient voir l’astérisque qui renvoie vers le libellé français : « A 19h, ici même, Maintenant se saborde ! » Voilà la raison pour laquelle la petite place se mue ce soir-là en une véritable fourmilière : le torchon le plus crade de Paris jette l’éponge. Quand Arthur vient se greffer à l’affaire, il est 18h55.

 

Lunette mercure sur les yeux, Arthur se fraye un chemin parmi la foule. En cinq minutes, il est en projeté au centre, adossé au mur. Sans aucune expression, Arthur calme l’ardeur du chaland d’un mouvement simultané des deux mains. S’ensuit un interminable soliloque sur les vertus de l’état d’équilibre d’un système donné au niveau macroscopique.

 

C’est à une véritable logorrhée qu’assiste la petite centaine de badauds présente. Celle-ci est paradoxalement captivée pendant une heure – non pas par le contenu de la théorie proposée mais plutôt par le charisme de celui qui la professe. Affublé d’un long imperméable gris dont l ‘échancrure laisse deviner l’élastique d’un short Everlast, Arthur survole la session d’une abracadabrante éloquence. Venue assistée à un suicide, la cohue s’éparpillera, penaude, sur une leçon de rhétorique. 

 



Tout Shoos

 

Il n’en fallait pas plus pour redonner à Arthur l’aplomb nécessaire pour affronter son rendez-vous. Sa douleur à l’estomac s’est dissipée. Et il a une pensée émue envers Renée avant d’entrer par l’arrière-cuisine de la salle de boxe. Il consume une dernière cigarette avant d’enfiler ses gants et de monter sur le ring. Face au champion du monde des poids lourds. Un combat inégal.

 

Arthur tombe au sixième round sur une énième droite de Jack Johnson. Arthur est China Man. Jack, China Girl. Sur la civière qui le transporte vers l’ambulance, il songe – plongé dans un demi-coma – à combien sa vie fut impropre. L’entropie, le catch, le dandysme et la mélancolie... Arthur, au XXI siècle, se sera même inventé une filiation avec un aristocrate anglais. Poète et boxeur. Sa vie - son existence – est une escroquerie. La différence, dans ce nihilisme ambiant, c’est qu’il le sait. Qu’il en a joué. A fond. Tout Shoos.

Le LP de Benjamin Schoos, China Man VS China Girl, sortira  le 9 avril 2012.

Photos : © P.Schyns - Sofam

Dan San : le folk-or des cultures

Par Jean Anot

Les Dan San n’ont pas la grosse tête. Ils jouent comme ils l’ont toujours fait, entre potes, et justement. A l’occasion de leur passage à Paris pour la sortie de leur premier album Domino, cafebabel.com les a rencontrés, photographiés et écoutés. Surtout.

 Dan San en concert à Paris, au Point Ephémère

Originaires de Liège, Thomas Médard et Jérôme Magnée jouent ensemble depuis 11 ans. C’est dans leurs chambres d’ado qu’ils jettent les fondations de Dan San. Beaucoup de choses ont toutefois changé depuis leurs débuts, à commencer par la dimension du public. Mais le groupe d’abord. Tous deux autodidactes et multi-instrumentistes, ils ne prennent pas moins conscience que leurs ambitions musicales ne peuvent se passer de quelques acolytes. Dan San s’enrichit alors d’un violoniste, d’un percussionniste, de la belle-sœur de Thomas aux claviers... Sur Domino, ils sont sept à se partager l’affiche. Et la musique s’en ressent. Si on entend toujours poindre les belles ballades folk de leurs débuts, le résultat s’est diversifié, allant jusqu’à adopter le timbre unique qui leur est propre.

 

Ce son, justement. Les deux leaders laissent les étiquettes aux esthètes mais si on osait, on placerait volontiers leur musique à la convergence du folk, du songwriting et de l’indie rock. Côté influences, on retrouve les grands frères belges : Girls in Hawaii, ou Absynthe Minded. Côté anglo-saxon, Midlake, les Fleet Foxes ou Grizzly Bear. Leurs chansons commencent, douces, elles nous enveloppent, et lorsqu’on s’y attend le moins, elles s’envolent soudainement à coups d’accords rageurs. Voyez plutôt la somptueuse « Irony » (qui s’emballe à 2’10’’ pour les impatients).

 



« Au fond, on est tous les mêmes cons assis sur une chaise. »

 

Le chemin parcouru depuis les 7 titres de leur premier EP, Pillow, sorti en 2010 s’apprécie en cascades : les  très belles mélodies apportées par Damien Chierici et son violon électrique - les multiples arrangements rendus possibles par une production aux petits oignons – les 60 pistes de violons que comptent certains morceaux… Signe qui ne trompe pas, les deux leaders témoignent d’un processus de création très ouvert : « chacun amène ses idées, sa personnalité », et le résultat est à leur image : multiple, parfois complexe, toujours entraînant. Les critiques ne s’y trompent pas.



 

 

A l’image de leur premier single « Questions Marks », Dan San connaît depuis quelques années une incontestable montée en puissance. Le groupe fait partie du collectif JauneOrange, qui fait la promotion de la scène indépendante liégeoise. Il a assuré en 2009 la première partie de Beirut, participé aux Ardentes en 2010 et remporté le concours du Verdur Rock 2009. Leur notoriété s’étend maintenant au-delà des frontières : Domino est sorti aux Pays-Bas, en France, en Allemagne, en Suisse et même au Japon ! A partir d’avril, ils seront en tournée dans toute l’Allemagne. Alors, Dan San, groupe européen ? Si Jérôme refuse le qualificatif en termes de succès, il l’applique volontiers à l’esprit du groupe : « on aime confronter notre musique à des cultures différentes. Paris, c’est déjà un peu exotique. » Il enchaîne : « On est européen dans l’âme à fond ! Au fond, on est tous les mêmes cons assis sur une chaise. » Trouve-t-on plus belle définition de l’Europe ? Joker.

 

En dialecte cantonais, Dan San veut dire merci. Dans un élan d’humilité qui leur est propre, le groupe a voulu remercier tous ceux qui les avaient soutenus pour en arriver là. Pour nous avoir envoûtés le temps d’un concert et avoir laissé en partant un album époustouflant, franchement, Dan San, de rien !

 Leur page Facebook : https://www.facebook.com/dansanmusic

Photos : Une © Jean Anot ; Visuel et verticale © courtoisie du myspace de Dan San

Théâtre : Sympathy for the Devil

Par Maeva Daycard


« Le Démon de Debarmaalo est une comédie noire. La pièce reprend le motif d'un conte médiéval français traitant d'un barbier meurtrier devenu particulièrement populaire dans le mélodrame anglais du XIXe siècle. Un jour, j'ai imaginé ce qu'éprouverait le barbier s'il vivait à Debar Maalo. »


Goran Stefanovski

Les lumières s'allument, le temps s'arrête. La pièce s'ouvre sur un espace temps figé, isolé du tic-tac continue des aiguilles. Lors du prologue, la machine se met en route. A l'envers. Nous basculons cinquante ans en arrière.

 « Un homme normal pris dans des circonstances anormales »


 Le Démon de Debarmaalo, c'est l'histoire d'un homme enragé. Après 15 ans de prison, Koce retrouve sa citoyenneté et devient barbier. Avide de vengeance, il s' érige alors en justicier et tranche la gorge de ses clients. Koce se libère d'années de frustration et exprime par ses actes une colère contre la vie. Et il en fait de la chair à kébabs, vendus partout dans la ville.

Goran Stefanovski est aussi un enragé. Son rasoir, c'est sa plume. Tout comme son personnage principal, l'auteur macédonien nourrit une profonde insatisfaction et conteste ouvertement le « capitalisme sauvage » que subit son pays. Mise en abîme, Le Démon de Debarmaalo est un meurtre théâtral orchestré par l'auteur lui-même.


 

« Un homme – en transitions ! »


Cette fable est une histoire de mouvements, de transitions. C'est la lutte entre l'ancien monde et le nouveau. Entre celui qui résiste et celui qui dérange les souvenirs. Toutes sortes de conflits sont exposées : générationnels entre un père et sa fille, d'amour, d'image entre ce qu'on dit, ce qu'on est, ce qu'on veut être. La pièce parle également des changements démographiques, de l'apparition de gratte-ciel, symboles de la « jungle sauvage » (Stefanovski). Debarmaalo aspire le spectateur vers un sombre univers.


  Dominique Dolmieu, le metteur en scène, matérialise cette tourmente à l'aide d'un échafaudage. Seul objet résistant aux changements de lieux et temps, il permet aux comédiens de descendre au sous-sol dans une cave ou de s'élever d'un étage et acclamer le discours final du Président (dernière scène). Les changements de décors sont parfaitement cadrés, les comédiens vont et viennent et semblent danser. Cette fable est également une foire à questions, sur l'humanité, sur la vérité, sur le rôle citoyen. « Moralement cette chair est aussi sale que de la charogne. Pourquoi le peuple appréciait-il tant le goût de ces kebabs ? Parce que, sans le savoir, il mangeait ses propres bêtes sauvages. Mais l'ignorait-il totalement ? »


Que dire de l'interprétation ? Les neuf comédiens de la compagnie ne sont pas seulement au service du texte, mais ils le portent avec élégance. Ils en soulignent les aspérités et le cynisme inhérents au sujet traité.


« Koce est un homme simple, pris dans des circonstances exceptionnelles. Un homme normal pris dans des circonstances anormales. »




 

Le Démon de Débarmaalo, mis en scène par Dominique Dolmieu, au théâtre de l'Opprimé jusqu'au 25 Mars.


 Photo © Laure Maugeais

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