En réalité, l’issue des élections du 13 et 14 avril avait déjà été annoncé par les observateurs politiques, qui tout au plus, supposaient un match nul, qui donnerait lieu à ce qu’on appelle en Italie « inciucio » (c'est-à-dire la dénomination péjorative d’un accord pre-électorale), en théorisant un frankensteinien « Veltrusconi ».
Un autre pronostique que je partageais et qui, au contraire, a été
ponctuellement démenti est le haut taux d’abstentionnisme ; l’Italie
n’a pas cédé aux sirènes de l’anti-politique et a démontré que le vote
est le seul instrument que l’on a pour changer les choses. D’où mon
idée de citer Saramago et la révolte des bulletins blancs dans « Essai
sur la lucidité ». Mais ma tentative a misérablement échoué, comme ma
thérorie personnelle sur le côté « anti-politique » (ou peut-être
anti-démocratique) de l’abstention.
Sans aucun doute, personne,
sûrement pas moi, n’aurait parié sur la victoire de l’Obama « de chez
nous », dont la décision de traduire littérairement le slogan démocrate
« yes we can » laissait prévoir une débâcle annoncée (la traduction
italienne « si può fare » - « ça se peut faire » - perd beaucoup de
l’enthousiasme de la devise américaine).
Les deux ans du
gouvernement Prodi n’ont pas été effacés par le bus de Walter
(Veltroni, toujours suivant le modèle américain, a touché toutes les
provinces italiennes sur un bus devenu le symbole de la campagne
électorale du PD - Parti Démocrate). Les mots farcis de beaux espoirs
sont faciles à porter à bord, mais le lest constitué, dans l’ordre, par
: les luttes intestines, les réformes peu nombreuses et incohérentes
(libéralisations), les réformes manquées (formation, précarité,
sécurité sociale, justice, loi sur le conflit d’intérêts pour n’en
citer que quelque unes), c’était vraiment trop lourd pour le moteur du
PD.
Peut-être Veltroni aurait été l’homme juste en 2006, peut-être
qu’en ce temps-là les Italiens, las de l’éternelle mise en scène de
Berlusconi, auraient cru à ses promesses et un changement aurait été
possible.
Mais les « si » ne font pas l’histoire, et s’il y a
quelque chose est certain maintenant c’est que l’Italie, qui s’était
déclarée lasse de Berlusconi il y a deux ans de cela à peine, a changé
d’avis.
C’est difficile d’expliquer la raison de ce que Le Figaro et la
Repubblica ont défini « L’éternel retour du Chevalier » ; un Berlusconi
qui, du reste, a perdu beaucoup de son éclat d’antan en ces derniers
mois, et qui a mené sa campagne électorale sous le signe d’un réalisme
inhabituel (selon le Corriere della Sera « sans baguette magique »).
Moi,
en tant que étudiante Erasmus entourée toute la journée d’étrangers, je
suis désormais victime de la moquerie générale, et je ne passe pas au
travers d’une réflexion qui aille au-delà de l’inévitable et déplacé
refrain « j’ai honte d’être italien » . Parce que nous portons les
fardeaux tous ensembles ; et si il s’agit ici vraiment d’un fardeau, ce
n’est que le résultat d’une mentalité largement répandue en Italie,
d’une façon d’être, je dirais, à laquelle personne n’échappe.
Berlusconi
est l’Italie, le pays où l’on se moque de toi si tu étudies trop, si
tu ne dragues pas beaucoup quand tu es un garçon, et si tu dragues trop
quand tu es un fille ; où « fille féminine et douée » est un oxymore ;
où personne ne pense vraiment qu’il y a quelque chose à « inciter »
(l’expression italienne « metterci una buona parola » - « glisser un
mot en faveur de quelqu’un » - est bien éloquente) ; où étudier
quotidiennement ne disperse pas la brume autour de mon avenir.
Cette italianité mal cachée pendant les années du gouvernement DC (Démocratie Chrétienne) est explosée en 1994, avec la célèbre rentrée de l’ancien nouvel homme, l’ancienne anomalie de la scène politique italienne qui est désormais devenue une constante, presque un sauveur de la patrie.
Car au-delà de ma grossière analyse sociologique, la présence de
Berlusconi remplit un vide, répond à l’inefficacité d’une classe
politique plus « traditionnelle » ; Berlusconi comprend chaque fois les
inquiétudes et les nécessités du peuple, aujourd’hui las de promesses
pas tenues et simplement désireux de retourner à l’ancien, c'est-à-dire
au moins pire.
Le vote populaire a conduit le pays vers une nouvelle
ère, Berlusconi 3, dont le visage politique du pays sort assez
transfiguré : pour la première fois dans l’histoire de la République
les deux partis protagonistes de la lutte anti-fasciste, les
socialistes et les communistes, ne sont pas dans le Parlement,
enregistrant une diminution des votes inattendue. Parallèlement, un
parti traditionnellement extrémiste, à vocation anti-système et
raciste, la Lega Nord de Umberto Bossi, s’est révélé décisif pour la
victoire de Berlusconi, papier de tournesol d’une Italie effrayée et
réactionnaire.
Les scénarios possibles dans cette nouvelle
conformation de l’hémicycle italien ont étés largement débattus et
épuisés, je dirais, au cours de la conférence-débat du 16 avril à
Sciences Po à Paris, organisée en collaboration avec l’université Luiss
Guido Carli de Rome, à laquelle ont participé, entre autres, Ilvo
Diamanti, J.P. Fitoussi, Marc Lazar.
La chose la plus intéressante
qui a émergé, en plus des innombrables problèmes auxquels le nouveau
gouvernement devra répondre, des ordures à Naples à l’absence d’un
réseau de services sociales jusqu’à la croissance zéro, a été la
réflexion sur l’absence d’un débat sur l’Europe dans la campagne
électorale.
Aucun des deux candidats n’a parlé de la Constitution, de fédéralisme, de réforme de la politique agricole commune.
L’annonce, toutefois, que Franco Frattini (vice-président de la
Commission UE) sera nommé aux Ministère des Affaires Etrangères ferait
espérer un changement par rapport aux années 2001-2006, quand les
systématiques invitations du patron-Berlusconi à son palais de Arcore à
l’égard du président George W. Bush et de sa famille avaient
inévitablement éloigné l’Italie des palais de Bruxelles.
Une
citation à l’effet Napoléon nous rappelle que la politique
internationale d’un pays est fonction de sa position géographique ; et
puisque l’Italie est géographiquement la banlieue de l’Europe, son rôle
marginal sur l’échiquier européen serait inévitable, en dépit du rôle
clé, pourtant mentionné, dans la construction européiste joué par des
italiens illustres comme Spinelli et aussi De Gasperi e Andreotti (dont
est évoqué la silhouette inquiétante).
Bref, l’Italie est-elle un
invité réellement silencieux dans l’immeuble Europe ? Et Berlusconi,
saura-t-il répondre favorablement à la demande qu’Ezio Mauro (directeur
de La Repubblica) lui a adressé de commencer, enfin, à gouverner dans
l’intérêt du pays ?
Et à Bruxelles, est-ce que notre nouveau
numéro un saura-t-il se libérer de la moquerie et de la méfiance
générale en collaborant au développement du projet européen ?
À vous, lecteurs de répondre.
Alessia Farano
Traduction : Laura Bortoluzzi

