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La Parisienne de Cafebabel.com

La vieille Europe ; elle ne revivra jamais : La jeune Europe offre-t-elle plus de chances ? Châteaubriand.

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vendredi, mai 9 2008

Eurogénération : Le 9 mai célébré par la Parisienne

Phénomène assez révélateur, les échanges, le voyage, le tourisme, sont les premières références qui viennent à l’esprit de nos interviewés lorsque nous leur parlons d’Europe, et ce quelle que soit la tranche d’âge. Le petit groupe que nous abordons en premier est composé de garçons et de filles assez jeunes. Après un premier contact où nous leur introduisant notre sujet et une fois l’effet de surprise passé, nous apprenons que ces trois garçons et quatre filles, âgés de 20 ans en moyenne, effectuent un séjour touristique dans la capitale française. L’une d’entre elle étudie à l’Ecole européenne du Luxembourg ; étonnant pour un premier coup d’essai, non ? Amusés, deux d’entre eux se prêtent au jeu : « Alors, si je vous dis Europe, est-ce que ça fait sens pour vous ? » Forcément, pour ces jeunes qui étudient dans des établissements pouvant brasser jusqu’à 27 nationalités différentes, l’Europe est une évidence. D’instinct, Morgane et Yann font référence au programme Erasmus. Notre deuxième « cible », la trentaine, bien moins fervente vis-à-vis de cette Union européenne qu’elle considère avant tout comme un rassemblement économique et politique, dit ne pas se sentir Européenne car elle ne voyage pas beaucoup. La mobilité semble donc être un facteur déterminant du « profil européen ». C’est ce que nous dira également ce jeune agent immobilier, adossé à son agence, une cigarette à la main : L’Europe, c’est aussi un espace de communication. Pouvoir circuler, certes, mais pouvoir communiquer les uns avec les autres, c’est se donner la possibilité d’échanger nos visions du quotidien et d’enrichir nos cultures respectives.


Le bénéfice n’est donc pas uniquement commercial et financier, il est avant tout humain. Mais que reste-t-il de la politique …

A la fois vaste et proche, elle a réussi le pari des années 1950 : devenir un espace de libre circulation et de libre échange. Pour les jeunes, l’Europe sans frontière est un acquis. Acquis géographique, acquis psychologique. Mais il y a aussi chez cette jeune génération européenne le sentiment inné que leur avenir sera pluriel. Pourtant, cette bienveillance n’endort pas l’esprit critique des plus jeunes qui soulignent le manque d’unité politique. Tandis que le succès du projet fonctionnel n’est plus à prouver, il convient de s’interroger sur la possibilité d’aboutir à une véritable Europe politique. Est-ce même souhaitable ? La jeune génération reste relativement sceptique même si, au regard des derniers sondages d’opinion Eurobaromètre et Ipsos, les 20-35 ans affichent un meilleur taux de confiance en l’UE.

L’anglais, ce lien qui nous permet de nous comprendre … ?

Pour pouvoir communiquer entre eux, il ne faut pas le nier, les Européens se sont ralliés derrière l’anglais. C’est aussi ce qui caractérise la césure entre les générations des années de nos grands-parents, voire même de nos parents, pour qui l’apprentissage de l’anglais était un luxe réservé aux élites. Et c’est ce qui renforce parfois aussi les réactions de défiance. Notre jeune trentenaire et son ami reconnaissent que cela permet aux jeunes d’échanger mais que cela ne doit pas se faire au détriment de la multiplicité culturelle ni de la différence. L’anglais serait-il un dénominateur commun indispensable pour réussir l’équation européenne ? Pas si sûr quand on voit que les Anglais qui, pourtant, devraient se sentir galvanisés par cette situation de position dominante sur le marché linguistique, regardent l’Europe avec le plus grand désintérêt. Là encore, nous ne nous fondons pas sur des idées reçues mais sur du vécu. Nous vous avons, jusque là passé les multiples échecs essuyés au court de notre enquête, mais je ne résiste pas au plaisir d’une anecdote qui viendra confirmer cette réalité européenne : Nous alpaguons un couple fraîchement retraité marqué du sceau du touriste – chaussette, sandales, bob de pêche à la mouche pour monsieur, lunette de soleil Abba, short bermuda pour madame, sans oublier l’appareil photo en bandoulière. Nous remarquons qu’ils ne sont pas Français lorsqu’ils esquissent des grimaces incrédules à notre première question. Néanmoins, un terme semble faire sens dès que nous le prononçons : « Europe ». Et là, c’est la levée de bouclier. Monsieur tourne les talons sans même sembler navré de ne pouvoir nous répondre et madame suit timidement derrière (il y a des tabous que l’on ne lève pas). Bien entendu, nos touristes peu coopératifs, voire même rétifs sont Britanniques ! Alors, sans vouloir faire de l’ « English-bashing », il faut reconnaître que nos amis d’outre-Manche ne sont pas des plus amicaux à l’endroit des Européens.

Si notre démarche a parfois surpris, nous avons aussi été surprises nous-mêmes.

Comme par ces deux jeunes « free-huggers » stationnés avec leur pancarte au bas du Sacré Cœur. Après un échange de câlin amical, ils nous répondent que l’Europe c’est bien. Une communauté qui s’enlace, qui s’embrasse, c’est peut-être ça la véritable identité européenne. Et pourquoi pas développer un mouvement transeuropéen de free-hug pour symboliser tout cela ? L’idée est lancée ; espérons qu’elle sera relayée par nos deux compères… Surprenant également ce banc de septuagénaires. Ils ont bien 400 ans à eux tous seuls ! Et en plus, ils sont tous de nationalité différentes : Italiens, Espagnols, Français se retrouvent quotidiennement en ce lieu de vie pour passer un moment ensemble au contact du Paris effervescent. Ce sont eux qui nous parlerons le plus longuement – qui l’eût cru ?! même si les discours dévient très vite. « C’est trop ouvert » nous dit l’une d’entre eux. Arrivée il y a un peu plus de 40 ans en France pour fuir une Espagne à l’économie, au travail et aux conditions de vie difficiles, elle se sent aujourd’hui complètement Française. C’est donc au moment même où l’Europe de la libre circulation des biens et des personnes se mettait en marche que notre Espagnole, française de cœur, put aspirer à de nouveaux horizons. Pourtant, il faudrait fermer les frontières, à la fois intérieures et extérieures de l’Europe, selon elle. L’immigration, le protectionnisme, l’insécurité, le laisser-faire ; voilà ce qui caractérise le monde qui l’entoure. Un point de vue que ne partage pas sa compatriote assise à côté d’elle. « C’est parce qu’on a eu la possibilité de partir et de travailler en France qu’on a pu réussir ; on ne peut pas reprocher ni empêcher les autres de vouloir améliorer leur quotidien ». Cette opposition de vues au sein d’une même génération et de ressortissantes aux parcours similaires est intéressante. Elle montre qu’il n’y a pas une communauté de destins liée par la génération mais qu’au sein même de chaque génération, les expériences individuelles entretiennent une multiplicité de destins individuels. L’Europe n’annule rien, elle n’additionne pas tout non plus ; mais elle permet d’unifier derrière un même vocable cette altérité qui est la clef de son avenir.

Bonne fête l’Europe !

Sophie Helbert

Interviews Sophie HELBERT et Johara BOUKABOUS

L’eurogénération de l’Est à l’Ouest

Y a t il selon vous une eurogénération ?
Oui, pour ce qui est de mon point d’observation : les étudiants qui partent en échange avec Erasmus ou un autre programme.  Je pense que cela a considérablement changé les mentalités. J’estime que l’enseignement est un reflet très fort des particularités de chaque pays. L’Europe se fait davantage ainsi que par les textes.
Mais je voudrais remarquer que les échanges ne concernent pas une génération dans son ensemble. En ce sens, je récuse le terme d’eurogénération. L’Europe n’est pas encore arrivée dans l’enseignement secondaire car les échanges concernent effectivement les étudiants, mais très peu les élèves. Or, les études universitaires ne concernent pas tout le monde. Les personnes qui profitent des échanges (j’y inclus ceux qui reçoivent des étudiants étrangers) sont donc une minorité.
Je n’utiliserais toutefois pas le terme d’élite car ce serait injuste. Les échanges se démocratisent. En effet, ils ne concernent pas uniquement les grandes écoles et les filières prestigieuses mais un panel très large de filières. Et l’ambition de l’Europe est d’en faire profiter une majorité.

On peut peut-être également récuser le terme d’élite sachant que les échanges constituent une Europe du vécu par rapport à l’Europe des idéaux politiques…
Effectivement.

Vous qui enseignez dans des universités en Europe centrale et orientale, avez-vous observé une évolution dans la perception de l’Union Européenne par les étudiants ?
Je travaille en France, en Pologne et en Roumanie. Je suis également enseignante au sein du programme Copernic. J’observe ainsi un éventail d’idées sur l’Europe.
Il y a tout d’abord le noyau dur des pays d’Europe centrale. Des pays européanisés et fortement occidentalisés depuis longtemps. Il n’y a pas de différence entre les jeunes d’Europe centrale et d’Europe occidentale. Je dirais même que les premiers sont plus « branchés », plus modernes et  plus dynamiques. Ils sont plus optimistes car ils ont davantage d’opportunités. Ils ont accès aux bourses, aux concours… Ils se sentent gagnants. Un jeune diplômé qui parle plusieurs langues a tout pour réussir, sur tous les fronts.
Les jeunes d’Europe de l’Ouest sont plus pessimistes. Ils voient les problèmes de réforme dans leurs pays, le chômage des jeunes, les difficultés d’insertion professionnelle. Là où les jeunes d’Europe centrale voient des opportunités, ils voient des problèmes.
Tout à l’Est, en Roumanie, Bulgarie, Ukraine ou Biélorussie, c’est plus complexe. Ils connaissent des difficultés à créer un Etat démocratique. Les jeunes sont tous conscients de ce qu’il faut faire et sont très éveillés sur le plan politique. Ils s’interrogent pour savoir s’ils vont vivre dans leur pays, partir pour bénéficier des expériences d’autres pays et peut-être revenir ensuite chez eux. Donc la différence entre les étudiants européens est forte entre ceux de l’Europe de l’Est et ceux de l’Europe centrale et occidentale.

A votre avis, quelle attitude pourrait adopter un jeune de l’eurogénération s’il arrivait à un poste gouvernemental au sein d’un Etat membre ?
C’est une question qui ne se pose peut-être pas comme ça. Il y a des différences de vécu politique entre les Etats occidentaux et ceux du Centre et de l’Est.
Czesław Miłosz  considère qu’il y a une Europe constituée des pays qui ont vécu deux totalitaristes. Le rapport à la démocratie n’est donc pas le même que celui de la France, par exemple, qui a oublié les grands obstacles que sa démocratie a traversés. Je rapprocherais donc davantage les pays d’Europe centrale et orientale de l’Espagne.
On retrouve cette différence autour de la question des rapports de la Chine et du Tibet. Le sujet a été vivement débattu en Europe centrale par rapport à la question des minorités.

Un jeune issu de l’Eurogénération apporterait peut-être un regard différent par rapport à l’Etat nation ?
Je pense que l’éducation dans l’idée de l’Etat national est périmée. Cela ne veut pas dire que l’Etat national n’existe pas mais plutôt qu’il y a d’autres systèmes de référence. Après la chute du mur de Berlin, les gens se sont regroupés en aires culturelles. Il me semble donc naturel de voir une coopération transfrontalière, indépendamment des Etats.
Il n’est pas question de détruire l’Etat national. Tout le monde n’est pas mûr pour cela, tout le monde n’a pas la chance de lire dans plusieurs langues ni de voyager. Il ne faut pas brusquer les mentalités. Cependant l’Etat nation est le fruit d’une vision du monde, qui a vécue. Il faut donc réinventer quelque chose et l’Europe me semble être une très bonne solution.
Ma crainte, c’est que la bureaucratie puisse tuer le lien chaud qui est nécessaire à l’homme. L’Etat nation est un lien chaud. Je pense qu’il peut y en avoir en Europe. Ce ne serait pas simplement un lien de citoyenneté, un lien politique mais un sentiment d’appartenance à un patrimoine culturel (une cuisine, un paysage…)

Entretien réalisé par Haude-Marie Thomas

NB: Czesław Miłosz est notamment l’auteur d’un livre dont le titre est traduit en français par « L’Autre Europe » et que Joanna Nowicki propose de traduire différemment par « L’Europe familière ». Czesław Miłosz est aussi prix Nobel de littérature.